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soleil

Le pays de Merlot

Au cœur d'un imposant village de campagne, implanté là, très proche de la ville ... mais surtout, très proche de la nature, Merlot et ses petits merles vivent dans un endroit, un peu particulier, que l'on pourrait qualifier, pourquoi pas, de paradisiaque ...

Les maisons des hommes sont étrangement nombreuses et rapprochées le long des quelques rues principales, recouvertes quant à ces dernières, d'un tapis noir et rugueux, par lequel l'eau de pluie ne peut rejoindre la terre qu'elle sait pourtant devoir abreuver.

Mais en dehors de ces quelques zones inhospitalières et limitées, l'espace est recouvert de champs, de vignes, d'arbres et arbustes, de multiples terrains verts, autour et au milieu desquels la nature est libre d'étaler et d'offrir à la vue, sans contraintes et sans pudeur, sa beauté et sa diversité.

Par endroits, des hommes vivent paisiblement dans une maison, quelquefois une ferme, mais presque toujours accompagnée d'un immense jardin, source de nourriture pour leurs familles, et dont les petits animaux vivant à leurs côtés ne se privent pas de profiter également ... Ces habitations sont reliées par des chemins de terre, merveilleusement entretenus, où pas une branche ne dépasse en bordure, pas un obstacle ne vient entraver l'écoulement paisible de l'eau dans les fossés.

Ce sont des traits d'union entre les hommes et la terre nourricière, ce sont des plaisirs simples renouvelés à chaque passage. Ils traversent avec bonheur les champs, longent les jardins, passent au travers de la forêt, où les oiseaux accueillent les passants de leurs chants joyeux et gazouillants. Un peu partout, la vie se manifeste par une présence constante et réconfortante. Les fourmis assument leurs tâches, inlassablement, ne se préoccupant pas du monde de géant qui les entoure : sous les pins, chaque monticule d'aiguilles et de matériaux ramenés par les ouvrières semble être un univers à part entière, les milliers d'habitantes s'affairent dans un vacarme à peine audible à hauteur d'oreille humaine, émanation d'une société parfaitement huilée, à l'organisation sans faille malgré l'apparent chaos qui règne en surface, au regard de yeux étrangers. Autour des colonies, le sol semble vivant, les fourmis vont au travail par centaines, à la recherche de nourriture et de matériaux pour la fourmilière. Plus près des hommes, les colonies sont plus petites, mais bien présentes, car l'homme est source de nourriture abondante pour les fourmis, comme pour de nombreux autres animaux. Ainsi, au fond d'un grand jardin, tout près d'un champ de luzerne, bordé de cerisiers, de pruniers, et pommiers, toute une population illumine l'horizon de sa joie de vivre. Dans les airs, merles, moineaux, pies se partagent l'espace tout au long de l'année ; au printemps, les mésanges et leurs couleurs magnifiques viennent se mêler à cette joyeuse communauté, alors que les tourterelles font la joie des tourtereaux. À l'arrivée des températures plus froides, l'élégant et solitaire rouge-gorge ne manque jamais de faire à son tour son apparition. Et au gré des migrations, des bandes de sansonnets, véritables petits voyous des airs, viennent généreusement se servir dans les cerisiers, privant les hommes d'une précieuse récolte, et effrayant les autres oiseaux par leur présence brève, mais envahissante. Plus près du sol, souris et mulots promènent leurs moustaches un peu partout, trop peu farouches aux yeux des hommes. Ceux-ci ont tous à leur service un chat, qui un jour est passé par là, prié de chasser ces petites bêtes en échange de nourriture appétissante et abondante, et qui ne se prive pas de profiter du lait fraîchement tiré du pis de quelque vache, et de taquiner à l'occasion quelques volatiles un peu trop téméraires. Et s'il ne se contrarie pas de la présence du chien, avec lequel il vit depuis toujours, passant parfois des après-midi entières à dormir le long de son poil si confortable, il n'en est pas de même du hérisson, avec lequel sa première rencontre, particulièrement épineuse, l'a définitivement dissuadé de s'en approcher ! Il s'interdit également toute visite au poulailler, pourtant attirant avec ces merveilleux petits poussins jaunes si tendres, à cause de ce maudit volatile de coq, dont les coups de becs puissants sont inoubliables ...

Tout ce petit monde vit en parfaite harmonie, au rythme de la nature, des allers et retour du soleil et de la lune, à peine contrarié par quelques conflits ponctuels, piaillements d'une pie paniquée par l'excès de gourmandise d'un chat, ou aboiement d'un chien qui court après le facteur ...

C'est dommage. Dommage que ce temps soit révolu. Aujourd'hui, le gros village de campagne est devenu banlieue de la ville située non loin. Les chemins de terre sont devenus routes goudronnées impersonnelles et surchargées. Les fossés sont remplacés par des canalisations souterraines où les rats pullulent. Les champs, jardins, forêts, potagers ont disparus, remplacés par des immeubles, forêts de béton où les oiseaux ne parviennent plus à nicher, par des parkings, centres commerciaux, habitations de plus en plus resserrées, occupées par des hommes plus nombreux, éloignés de la nature qu'ils ne savent plus respecter. Les chats et les hérissons se font écraser par les voitures trop nombreuses, les moineaux disparaissent, partant à la recherche d'un environnement moins hostile. Les fines tourterelles sont remplacées par les pigeons communs, plus gros et plus résistants, mais dont le chant est à des années lumières des douces mélodies de Merlot, inimitable artiste du ciel. Plus de place pour les poulaillers, plus de temps pour s'en occuper. Disparues les couleurs variées des feuilles vertes qui se parent d'un manteau rouge ou mordoré à l'automne, et tapissent le sol d'une douce moquette ; disparues les couleurs des champs qui dessinent une mosaïque de rouges, de jaunes, de verts et de dorures ; disparues les couleurs des herbes folles et des arbres qui se parent de fleurs multicolores. Tous remplacés par la grisaille des routes, des murs et de la pollution, qui se manifeste autant dans le ciel que sur les visages. Apparemment, seules les fourmis sont étrangères à tous les changements survenus au-dessus de leur tête, elles continuent inlassablement de percer le sol, la moindre fissure, le moindre terrain meuble voit apparaître une colonie de petites créatures toujours aussi travailleuses, toujours aussi assidues à accomplir leur tâche, quelle que soit devenue la nature de leur environnement.

Mais en cherchant bien, les fourmis ne sont pas les seules à vivre -presque- comme par le passé. Par la grâce de certains hommes, qui veulent conserver autour d'eux un environnement tel qu'autrefois, des oasis de nature sont restés, ici un parc avec des arbres, là un jardin avec des arbustes, des haies, des plantations variées. C'est dans un de ces jardins que vit Merlot avec toute sa petite famille, un jardin si bien pourvu, que de nombreux autres animaux y ont établi leur domicile, ou l'ont décrété point de passage obligatoire. De nombreuses haies touffues permettent d'y faire son nid, certaines sont tellement peuplées qu'elles font penser à ces immeubles où s'entassent les hommes, où le moindre différend entre moineaux provoque une cacophonie digne de la pire des scènes de ménages, et où le lever du soleil s'accompagne d'un merveilleux concert à la hauteur des meilleurs virtuoses de la planète. Les oiseaux virevoltent, vont d'une branche à l'autre, ils se roulent joyeusement dans la terre sablonneuse pour éliminer les parasites qui les démangent. Ils ont à leur disposition un bac régulièrement rempli d'eau claire, où les uns se désaltèrent pendant que les autres se roulent dans l'eau, s'amusent, s'éclaboussent, se séduisent. Ils ont chacun leur style : Les moineaux s'ébrouent sans ménagement, n'attendent pas que la place se libère pour s'y rendre, ils jouent comme des enfants. Les merles sont plus méthodiques, ils attendent que la place se libère pour s'y rendre à leur tour, puis font une toilette méticuleuse, du bout de la queue jusqu'en haut du bec. Les tourterelles sont très distinguées, s'approchent nonchalamment du bac, s'assurent que personne n'est auprès d'elles, puis viennent délicatement sur le bord, avant de boire une gorgée et enfin entrer dans le bac pour se mouiller les pattes et faire une petite toilette. Les sansonnets, comme à leur habitude, viennent en meute, sans aucun soin pour l'entourage ; si d'autres oiseaux sont là, ils sont chassés sans ménagement, puis ces volatiles veulent tous aller dans le bain en même temps, ils éclaboussent généreusement les abords du bac, puis quand ils repartent enfin, il ne reste généralement pas beaucoup d'eau qui n'ai été projetée tout autour.
Dans cet environnement privilégié, les animaux sont logés, blanchis, mais également nourris, car régulièrement ils trouvent boules de graisse, pain, gras de viande, fruits, etc ... pour subvenir à leurs besoins. L'espace étant restreint, une hiérarchie s'est naturellement établie au fil du temps : en premier lieu, c'est souvent un chat qui vient jeter un œil à la pitance du jour. Les pies viennent ensuite, parfois si impatientes de voir le poilu à quatre pattes quitter les lieux qu'elles le harcèlent de cris aigus, sans que celui-ci n'y prête la moindre attention. Elles commencent par goûter sur place, puis si c'est à leur goût, elles empilent plusieurs morceaux dans leur grand bec afin d'amener de quoi nourrir toute la famille dans leur nid. Puis les moineaux et la famille de Merlot viennent à terre tous en même temps, Merlette ayant tendance à surveiller les environs et tenter de poursuivre tout moineau paraissant venir se servir avant elle. Mais ils ne s'en laissent pas compter ... Le rouge-gorge vient quand tout le monde est parti, il n'aime pas la compagnie des autres oiseaux. Et les mésanges préfèrent en général se délecter des boules de graisses suspendues à hauteur, faisant preuve de grands talents d'acrobates pour s'accrocher dans les positions les plus invraisemblables afin d'être au plus près du cœur de la boule.

L'expansion de l'homme a réduit les populations de petites créatures sauvages si charmantes, mais dans ces oasis de vie, certaines d'entre elles, comme Merlot et sa petite famille, ont réussi à trouver un espace préservé où elles se sentent bien, relativement à l'abri de l'agressivité grisâtre qui domine partout ailleurs. Et chaque matin, un concert de louanges incomparable vient récompenser ceux qui aménagent de telles micro-réserves naturelles !
Merlot, sa famille, et tous ses compagnons de vie ne devront jamais trop s'éloigner de cette petite zone vitale préservée, car ils s'exposeraient à l'hostilité d'un monde dégradé par une présence humaine bien irrespectueuse de l'environnement. En restant au contact de cet oasis de fraîcheur de vivre, ils peuvent avoir une vie presque semblable à celle de leurs ancêtres, du temps où ils vivaient dans un environnement véritablement proche de la nature ...


Patrice REIGNOUX.

Mai 2003

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