Voisinage
Ce n'est pas un HLM, ce n'est pas non plus une résidence de standing. C'est juste un
petit immeuble de six appartements, perpendiculaire à la route. Pendant des années, il
est resté inachevé, tel un fantôme de béton solitaire effrayant les maisons voisines,
dès que le soleil cédait sa place à la lune -car les squatters étaient nombreux à
visiter cet abri improvisé, troublant les nuits calmes de leur présence, rarement
silencieuse. Puis une bonne âme l'a racheté afin de lui insuffler l'énergie nécessaire
à la vie, pour une seconde existence plus sereine. Il a entièrement aménagé l'intérieur,
où le vide a laissé la place à six logements neufs très agréables à vivre. Au
rez-de-chaussée, deux appartements, chacun d'entre eux disposant d'un petit jardin
privatif, merveilleuse attention permettant presque d'oublier que l'on est logé dans
un bâtiment collectif. Au-dessus, deux étages abritant chacun deux appartements dotés
d'une large terrasse privative, séparée en son milieu par un volet assurant l'intimité
de chaque locataire. Les étages sont accessibles côté rue par un escalier en béton
intégré dans la structure du bâtiment, à l'exception de la partie inférieure, petit
élément métallique rapporté couvert de rouille, dont les marches semblent ne devoir
leur stabilité précaire qu'à de fragiles supports dont la matière disparaît sous la
corrosion. Côté cour, son alter ego est un escalier métallique étroit en colimaçon,
défi lancé à tous les déménageurs de canapé et de piano. L'environnement extérieur est
resté dans son état initial, digne d'une décharge publique, mais le nouveau
propriétaire a promis, il n'est pas comme l'autre souillon à qui il a acheté, il va au
plus vite aménager et améliorer l'aspect de l'ensemble. Il va transformer ce bourbier
face au bâtiment en petit parking de deux ou trois places, remplacer ce vieil escalier
branlant et tordu côté rue par un neuf bien conçu, avec un palier intermédiaire en son
milieu. Il va démolir cette vieille maison qui se trouve au fond de la cour, il va
étaler ces tas de débris qui s'accumulent à ses pieds et les recouvrir de bonne terre,
afin d'aménager un jardin paysager du plus bel effet. Les vieux garages en "L" à
l'aspect répugnant vont être abattus et d'autres seront reconstruits au fond de la
cour, plus discrets et moins agressifs. Le chemin d'accès à la cour commune, qui
secrète autant de poussière qu'un silo de farine animale en période de sécheresse, se
transforme en rivière en période humide, et devient patinoire en hiver, sera retracé
et couvert d'un revêtement praticable en toute saison.
Pourtant, depuis deux ans, l'environnement est resté tel qu'à l'origine, si ce n'est que le nouveau propriétaire a alimenté les tas de débris au fond de la cour, y ajoutant tuiles et bardeaux concassés. Il s'était pourtant voulu rassurant, deux ans plus tôt, il n'est pas comme l'autre, l'ancien, lui qui laissait tout en plan, lui qui avait transformé l'environnement en no man's land inhabitable. Les locataires, quant à eux, si les uns semblent s'acclimater, ignorant totalement ce qui les entoure, y compris les voisins, les autres ne peuvent que s'interroger sur le propriétaire des lieux, chaque fois que leur regard croise cet environnement extérieur, le plus triste des spectacles : ont-ils réellement affaire à quelqu'un d'autre, ou est-ce le même, avec un nouveau visage et un nom différent ? Appartement 1 : rez-de-chaussée, côté rue "J'habite ici, avec mon rottweiller, et ma copine ; cet endroit est génial, c'est un appart, et pourtant on a un petit jardin juste pour nous, où on peut faire tout ce que l'on veut. Il y a même un garage inoccupé, que je squatte pour y mettre mon coupé sport. Une merveille cette caisse, heureusement que j'ai une alarme, je crois que je ferais un massacre si on y touchait. D'ailleurs, c'est marrant ce truc, je passe mon temps à jouer avec, même depuis l'intérieur de l'appart, j'arrive à ouvrir et refermer la voiture à distance, et j'entends parfaitement le bip-bip de verrouillage et déverrouillage. Je suis sûr qu'on peut l'entendre de plus loin encore ! Mais je n'ai pas besoin d'aller aussi loin à pied, parce que la cour du bâtiment est si grande que je n'ai même pas à promener le chien, je le laisse se balader en liberté, quand il en a marre, il revient tout seul, en général. Il lui arrive juste d'aller un peu plus loin, et là on est obligé d'aller le chercher, à pied, ou en voiture .. Une fois, on l'a retrouvé après une demi-heure, il était presque à l'autre bout de la ville, cet imbécile. Mais il ne l'a pas fait deux fois, parce qu'il s'est pris une telle volée que jamais il ne pourra l'oublier, et il est resté enfermé toute la semaine dans un petit bureau de l'appart, à pleurer et hurler à la mort seul dans son coin ! Pour une fois, il n'a pas pu s'amuser à effrayer les enfants qui passent dans la rue, en aboyant après eux de sa voix si virile ... Avec les potes, on fait souvent la teuf des nuits entières, il n'y a pas de concierge pour venir nous empêcher de vivre, tout juste un voisin qui nous regarde sans cesse de travers, je ne sais pas ce qu'il a, on ne lui a rien fait, que je sache ! J'ai une méga chaîne hi-fi avec des enceintes béton et un caisson de basse géant, on se reconstitue une top rave-party à domicile rien que pour nous, on prend de quoi tenir toute la nuit et même plus, il faut juste faire gaffe de ne pas trop mélanger avec l'alcool, parce que ce n'est pas ça qui manque non plus ... On s'arrache tellement la tronche, on a l'impression de ne pas bien entendre la musique, de ne pas bien entrer en fusion avec elle et plus le temps passe, plus on remonte le son, jusqu'à avoir la sensation incroyable de faire corps avec elle, c'est unique ! L'été, on peut même préparer la bouffe au barbecue, on fait ça devant, juste au pied du bâtiment, les soirées rave-barbecue, il n'y a rien de tel pour s'exploser la cervelle entre potes ! Avec le jardin, on reste dehors, avec la chaîne à fond pour bien entendre et bien ressentir les vibrations. Une fois, on était tellement shooté -par la musique bien sûr ...- Je crois qu'on a gueulé dans la cour une bonne partie de la nuit, une façon d'accompagner les décibels crachés par les baffles, d'étendre l'espace couvert par notre énergie ! Le lendemain, je me suis rendu compte que le mur du bâtiment le long du trottoir était couvert de tags, je crois bien que quelques amis ont fait œuvrer leur talent avant de se barrer, même si je ne me souviens pas très bien de ce qui s'est passé. Toutes les bouteilles vides accoudées au mur étaient sans doute les nôtres, preuve qu'on s'est éclaté comme des bêtes cette fois là ! D'autant plus que ma meuf était avec nous, elle nous a procuré à tous un maximum de plaisir, on y est passé les uns après les autres, et même à plusieurs en même temps, elle n'a pas cessé de hurler de plaisir comme une bête ! Et le chien de l'accompagner de ses aboiements frénétiques, alors que les mecs n'ayant rien à faire s'amusaient à l'exciter dehors, l'incitant à les attaquer comme un pitbull. Cet appart, il est vraiment parfait, on a de la place pour faire ce qu'on veut, personne pour nous emmerder, de l'espace pour garer les voitures des potes ... Encore que parfois personne d'autre ne peut plus mettre sa caisse, parce qu'on occupe toute la place, y compris devant les garages ; mais ce n'est pas grave, l'essentiel, c'est que tous mes invités puissent se garer. Pour rien au monde je ne quitterais cet endroit !" Appartement 3 : premier étage, côté rue "J'avais repéré cet endroit avant qu'il ne soit achevé, il semblait avoir tout pour me convenir : un petit immeuble hébergeant un nombre limité de locataires, cela permet de réduire le risque de voisinages difficiles. De plus, un intérieur neuf, moderne, se montre inévitablement plus séduisant qu'un logement ancien, dans son jus. Quelques conversations avec le propriétaire des lieux achevaient de me convaincre du bien fondé de ma décision de m'installer ici. Car il avait une multitude d'idées, de projets d'aménagements qui promettaient de transformer l'endroit, en pleins travaux et donc assez peu avenant, en une véritable petite résidence de standing où il fait bon vivre. Puis au fil des mois, j'ai réalisé mon erreur, face au chantier environnant, touché du plus total immobilisme , et au-dessus de locataires dénués de tout sens du respect d'autrui, dotés au contraire d'un sans géne extraordinairement bruyant ... Je ne compte plus le nombre de nuits blanches passées à cause de leur musique démentielle, sorte de tremblement de terre modèle réduit qui se ressent dans tout le bâtiment, faisant tout vibrer du sol au plafond, occasionnant des maux de tête insupportables, m'obligeant parfois à quitter mon logement pour d'autres lieux plus paisibles où dormir n'est pas un vain mot ! Et leur demander de bien vouloir réduire le volume sonore, en dehors de manifestement les importuner, n'a qu'un effet très provisoire, et très relatif. J'ose à peine parler de leurs soirées barbecue : Si je ne suis pas invité, je n'en suis pas moins aux premières loges pour en profiter, car ils ont la fâcheuse habitude de mettre leur appareil juste sous la fenêtre de ma chambre, généralement ouverte lors des belles soirées d'été. La pièce se trouve ainsi envahie par une fumée plus ou moins épaisse, accompagnée d'une épouvantable odeur d'huile brûlée à faire fuir le plus téméraire des animaux affamés, me laissant alors le choix entre étouffer de cette odeur nauséabonde, la fenêtre ouverte, ou étouffer de chaleur, la fenêtre fermée. Et leur chien, que dire de leur chien ? C'est un Rottweiller, race classée parmi les chiens dangereux, devant par conséquent être équipé d'une muselière et tenu en laisse en dehors de chez lui. Au lieu de cela, il n'est pas rare de le voir se promener en totale liberté dans la cour commune. Celle-ci étant ouverte sur la rue, il va sans dire qu'il est souvent tenté d'aller jusque sur la voie publique, où il se fait un plaisir d'aboyer bruyamment après tous les gens qui passent par là. Pour l'anecdote, un jour où je rentrais chez moi, le chien était dans la rue alors que des passants se trouvaient là, avec un enfant en bas âge ; il a bien sûr couru dans leur direction en aboyant frénétiquement, effrayant le jeune père de famille. Celui-ci, croyant que le chien était à moi, par ma présence à ce moment précis, et voyant que je ne faisais rien pour le retenir, était à un cheveu de m'agresser physiquement afin de m'obliger à calmer ce molosse, quand sa maîtresse s'est enfin décidée à sortir de chez elle pour aller chercher son animal. Elle n'a pas eu un mot pour moi, pas même un regard, et par la suite, personne n'est jamais venu me présenter la moindre excuse pour cet incident, qui aurait pu avoir des conséquences loin d'être anodines ! Ce logement est bien, très bien même : les pièces sont grandes, confortables, j'ai même un petit bureau en plus des deux pièces principales. Il est seulement regrettable que l'environnement reste aussi longtemps dans un état épouvantable, si déprimant que j'ouvre le moins souvent possible les volets qui donnent sur la cour intérieure. Et surtout, quel dommage de devoir subir des locataires aussi insupportables, totalement dépourvus de respect et de discrétion ! Ils me combleraient de bonheur si seulement ils pouvaient être expulsés sans le moindre ménagement par le propriétaire, ou mieux encore, par la police ..." Cette chronique de la vie quotidienne pour quelques citadins du monde moderne pourrait sans doute se calquer à bon nombre de situations et de lieux. Pourtant, le point commun entre la plupart des citoyens du monde est la pensée que "cela n'arrive qu'aux autres". C'est comme les accidents de la route. Malgré des milliers de morts et de blessés chaque année dans leurs voitures, cela ne peut pas nous toucher, car la notre est volontairement suréquipée en matière de sécurité. Jusqu'au jour où l'on devient soi-même un autre ... Ainsi, il est probable que personne ne se reconnaisse dans la peau du propriétaire, encore moins du locataire du rez-de-chaussée, du plus modeste au plus élevé sur l'échelle sociale, nous sommes tous intimement convaincus de notre plus haute respectabilité, car de toute façon nous valons mieux que les autres. Pas vrai ? Peut-être pas, mais on ne veut pas le voir. Ils ne font que critiquer parce qu'ils n'ont pas d'autre moyen de masquer leur infériorité, parce qu'ils sont jaloux. Qui peut se vanter de ne jamais avoir été gagné par une telle pensée ? C'est un peu l'histoire du con, on a tous au moins un con dans notre entourage, mais on ne l'est jamais soi-même. Il suffirait peut-être d'accepter l'évidence, on est forcément le con de quelqu'un, et alors on aurait naturellement plus de respect et de tolérance pour les autres. Le monde serait sans doute bien différent de ce qu'il est devenu ces dernières décennies, qui sait ? Patrice REIGNOUX. Janvier 2003 © Tous Droits réservés aux auteurs.
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