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soleil

Lô, la gouttelette de rosée du matin.

Lô
Dans la campagne alentours, le soleil brille de ses rayons ardents dans un ciel bleu immaculé, l'environnement, resplendissant, est d'une magie tranquille et douce. Dans les champs, l'herbe folle ondule au gré d'une légère brise rafraîchissante, et l'on n'entend que le doux gazouillis des oiseaux. Certains batifolent auprès d'une flaque d'eau providentielle, au bord d'une clairière.

Là, un peu plus loin, au détour du chemin, un jardin merveilleusement entretenu fait son apparition. L'herbe y est fraîchement tondue, les massifs débordent de couleurs offertes par une multitude de fleurs différentes. LÔ, petite gouttelette de rosée du matin, est née ici, sur la plus belle des fleurs, une majestueuse et frémissante rose rouge, et LÔ trône sur la plus haute feuille de sa rose, elle admire, pensive, tout ce qui l'entoure, et c'est pour elle un enchantement chaque matin renouvelé.

Comme chaque jour, vers midi, la force du soleil se faisant plus vigoureuse, LÔ rejoint sa terre nourricière natale, où le climat est plus supportable pour cette petite douceur fragile. Et chaque matin, inlassablement, LÔ reprend forme et revient sur la même feuille, se joignant aux autres gouttes de rosée pour offrir un spectacle enchanteur aux quelques rares passants qui admirent la beauté naturelle de ce jardin fleuri, rehaussé de la brillance créée par cette rosée sous les rayons d'un soleil levant.

Mais une ombre plane sur LÔ, non, ce n'est pas celle du cerisier qui promène ses feuilles et ses fleurs au-dessus du massif, c'est l'ombre de la pensée de LÔ, qui commence à s'interroger. Elle commence à en vouloir plus que ce que lui offre son quotidien. Or, LÔ a souvent entendu parler de ces villes, endroits mystérieux où l'eau est au service de la race la plus noble qui soit, lui a t'on dit : l'homme. Là-bas, l'eau circule dans d'immenses tunnels pour parvenir directement au sein de la maison d'un de ces nobles hommes, pour se mettre à son service exclusif et en faire ce que bon lui semble, car l'homme l'a décrétée intarissable.

Un matin, LÔ se reforme à nouveau sur une feuille de rose, mais ce matin là, ce n'est plus la même feuille. LÔ trouve sa nouvelle rose beaucoup moins jolie que l'ancienne. Elle essaie de comprendre : elle se penche de part et d'autre de sa feuille, regarde, examine, et finit par apercevoir la tige où se trouvait sa rose : elle n'est plus là, elle a été coupée ! Cette fois, c'en est trop pour LÔ, sa soif d'aventures et de découvertes est désormais plus forte que le reste : elle décide de s'en aller à la recherche de ce monde des hommes de la Ville dont elle a si souvent entendu parler ...

Et c'est ainsi que dès le lendemain, dès l'aube, elle se forme alors sur un brin d'herbe fraîche, tout près du chemin où passent les engins bruyants et qui sentent si mauvais, mais qui sont supposés emmener "l'homme au jardin" vers la ville.

Ainsi, chaque matin LÔ espère voir passer près d'elle la voiture qui l'emmènera au bout du chemin, vers cette destination qu'elle imagine déjà fantastique au gré de ses fantasmes. Et un beau matin, un certain mois de Juin, son rêve finit par se réaliser : LÔ éclabousse joyeusement l'une des roues de l'automobile et la voilà enfin en route vers l'infini, tout au moins vers de nouveaux horizons encore inconnus pour elle.

Tout au long du chemin, le bonheur et l'espoir grandissent en LÔ, jusqu'à l'arrivée à destination de son moyen de transport. Là elle croit déjà apercevoir le début de la légende qu'on lui a décrite : un objet, qu'on lui a dit s'appeler un tuyau, tenu par la main d'un humain. Elle voit une cascade de liquide sortir de cet objet étrange, que l'homme dirige vers son véhicule, qu'une route longue et boueuse a terni et tâché. Le flot dégluti par ce tuyau finit par atteindre LÔ, qui se joint alors avec bonheur à ses sœurs de la ville. Celles-ci semblent ne pas avoir fait attention à elle, malgré ses nombreux signes d'amitié. Mais LÔ ne s'en soucie pas, car la voilà déjà parvenue dans un de ces tunnels de circulation d'eau qui émergent à peine du sol, et dans lequel un long périple va commencer pour LÔ, même si à cet instant, elle l'ignore encore. Et pendant longtemps, longtemps, LÔ va couler, glisser, éclabousser, puis couler encore dans les méandres de ce tunnel sans jamais s'arrêter, sans jamais se reposer. Si LÔ n'avait pas été goutte d'eau, elle aurait même imaginé penser se noyer ...

Elle ne sait plus depuis combien de temps elle est là, à se cogner sur les parois dures des tuyaux. Quelques heures ? Quelques jours ? À moins que cela ne fasse que quelques minutes ? Ne voyant plus la lumière du jour depuis un temps qui lui a paru une éternité, elle commence à perdre cette notion du temps qui passe : Il semble s'être arrêté à la seconde où elle est entrée dans cette canalisation. Mais tout-à-coup, LÔ n'en croit pas ses yeux, ses beaux yeux de cristal d'eau qui brillaient autrefois au soleil, puis elle retrouve le sourire, il lui semble qu'elle aperçoit enfin le bout du tunnel ! Une lumière diffuse perce, au loin, puis se fait de plus en plus précise, de plus en plus nette. Oui, c'est bien cela, LÔ s'approche enfin d'une source de lumière maintenant très nette ! Enfin !!! La liberté est proche, LÔ est heureuse à nouveau, elle va enfin bientôt connaître son destin.

Peu après une sortie mouvementée, LÔ reprend ses esprits, observe son nouvel environnement. Elle se trouve parmi une armée de ses compères de la ville, dans un récipient rempli d'eau. Elle jette un œil à l'extérieur, l'eau est bien claire, puis, levant les yeux, elle découvre au-dessus d'elle qu'elle est dans un vase, et aperccedil;oit un magnifique bouquet de fleurs au-dessus de sa tête. Une lueur d'espoir traverse son esprit, "peut-être que ma magnifique rose rouge se trouve parmi toutes ces jolies fleurs ?". Puis, fatiguée, LÔ oublie cette idée, sachant qu'il ne lui est pas possible d'en avoir la certitude.

Durant plusieurs jours, LÔ est dans un état de béatitude absolue, comblée de bonheur par la satisfaction de réaliser enfin son vieux rêve : elle se trouve en ville, au service de nobles hommes.

Durant plusieurs jours, elle ne verra pas la morosité qui règne parmi ses congénères, qui semblent toutes plus tristes les unes que les autres, elle ne verra pas la dégradation lente de l'eau autour d'elle et dont elle est un élément parmi tant d'autres. Elle ne remarquera même pas l'attitude stoïque des fleurs, elle ne se rendra pas compte qu'elles déclinent chaque jour, perdant trop vite leurs pétales.

Puis un matin, épuisée par trop de jours et de nuits passés sans pouvoir retourner en terre pour se ressourcer, se régénérer, elle se décide enfin à ouvrir le dialogue avec ses proches voisines, espérant percer le secret de leur apparente invulnérabilité au temps qui passe. Mais ses voisines ne parlent pourtant toujours pas et ne répondent pas à ses questions. LÔ doit ouvrir les yeux de plus en plus grand pour tenter de voir à l'extérieur de l'eau, malgré toutes ces fleurs qui lui semblent de moins en moins belles, et maintenant presque dépourvues de tous leurs pétales. Elle regarde à nouveau autour d'elle, et finit par réaliser que ses yeux ne sont pas usés par la fatigue, mais plutôt bouchés par la noirceur qui s'est progressivement et insidieusement installée dans l'eau qui l'entoure, usée et fatiguée de devoir donner toute son énergie aux fleurs sans jamais se reposer, recevant en retour les dépôts de matière inerte tombés du bouquet, dont l'immobilité et le vieillissement accéléré finissent par faire le jour dans l'esprit de LÔ : En l'absence de tout contact avec la terre nourricière qui lui manque à elle aussi, les fleurs ont fini par dépérir sans espoir de renouveau, malgré l'énergie dépensée en vain par l'eau, qui n'a fait que retarder une échéance inévitable. LÔ qui a connu un tout autre bonheur lorsqu'elle était encore doucement réchauffée par un soleil matinal sur sa feuille de rose, sent souffler en elle le vent de la révolte et intime l'ordre à ses plus proches congénères de lui expliquer les raisons de leur passivité. Elle reçoit pour toute réaction un mécanique et ferme "Don-ne-ton-é-ner-gie-aux-fleurs, ne-te-po-se-pas- de-ques-tions !" Prononcée par l'ensemble de ses voisines. L'ensemble de ses voisines, sauf ...... une ! ; cette dernière, plus jeune, se montre plus ouverte et dit alors à LÔ : "écoute nos congénères, nous devons donner toute notre énergie à ces fleurs pour prolonger le plaisir des nobles hommes, ensuite ils nous rendront peut-être à la terre de leur jardin, ou plus vraisemblablement retournerons-nous dans les interminables canalisations que nous avons déjà traversées pour venir jusqu'ici, jusqu'à atteindre un bassin d'eaux usées où nous serons filtrées et retraitées. C'est notre destin, et nous ne pouvons rien faire pour le changer. Toi, tu es encore pure, mais tu finiras par être comme nous toutes, asservies par l'homme et polluées par un usage abusif très lucratif pour l'inconscient, qui ne voit plus la beauté de sa planète et la souille irrémédiablement, aveuglé comme nos congénères par le sens commun qui le pousse toujours plus loin, toujours plus vite."

Effrayée par une telle vision, LÔ se sent l'espace d'un instant envahie par de noires idées, de sombres pensées, déjà presque montée sur les rails qui mènent ses voisines sur ce chemin sans issue. Mais elle se reprend vite, et réalise soudain que cette jeune gouttelette des villes ne sait rien de la nature qui la fait vivre, de même que ses aînées du bocal qui ont tout oublié depuis sans doute longtemps.

LÔ n'a alors plus qu'une idée en tête, trouver le moyen de retourner au plus vite vers cette nature si belle et variée qui lui manque tant. Elle qui finissait presque par s'y ennuyer, elle que l'ambition de trouver mieux ailleurs avait poussée à la quitter de bon cœur, elle n'a plus qu'un espoir, celui de retrouver enfin l'environnement si paisible et si agréable de son jardin, qu'elle n'aurait jamais dû quitter.

Ce moyen, elle le connaît, elle sait qu'elle a la chance de pouvoir se déplacer dans les airs à volonté, pour se rendre en d'autres lieux, mais pour cela il lui faut d'abord s'évaporer au bord d'une feuille, après avoir repris son statut de gouttelette de rosée du matin. Dès le lendemain, malgré les réticences de sa nouvelle amie, elle vient se former au bord d'une des dernières feuilles du pauvre bouquet bien usé, en espérant que le soleil viendra réchauffer son support au travers des vitres, suffisamment pour l'évaporer dans l'air ambiant. Répondant au-delà de ses espérances, un magnifique rayon de soleil parvient à éclairer la pièce jusqu'à elle, redonnant à LÔ sa forme gazeuse qui va lui permettre de retrouver la campagne d'où elle était venue, où la nature regorge d'air et d'eau purs provenant des montagnes surplombant son joli petit jardin de fleurs.

Le temps passe, puis un beau matin, dans le plus charmant des jardins fleuris quelque part en pleine campagne, une gouttelette de rosée du matin, bien connue en ville pour y avoir apporté malgré elle un renouveau plein d'espoir, se réveille sur la plus haute feuille de la plus belle des roses, éclairée par un soleil encore plus radieux ce jour là ... Et sous ses rayons, brille la plus belle des gouttelettes de rosée du matin : LÔ.


Patrice REIGNOUX.

Décembre 2001

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